30/03/2012

Le succès rencontré au Kenya par le service de mobile banking M-PESA est-il reproductible dans d’autres pays ?


Dans le cadre du séminaire organisé à Bercy pour la restitution d’une étude visant à réduire les coûts des transferts d’argent des migrants et optimiser leur impact sur le développement, Arthur Muliro, Directeur Général Adjoint de la Society for International Development est intervenu pour faire le point sur M-PESA, un service de mobile banking qui rencontre un franc succès au Kenya.

Commercialisé par l’opérateur de téléphonie Safaricom, M-PESA a été créé en 2007, et est depuis le symbole de la révolution technologique dans l’univers des transferts d’argent et du paiement par mobile. Au 1er mars 2012, M-PESA compte en effet 14 652 593 utilisateurs actifs, soit un Kenyan sur trois, et de nombreux prix !

Le succès indéniable de M-PESA, et l’évolution constante de ses usages, posent forcément la question de sa reproductibilité dans d’autres pays. Tout l’enjeu est de savoir jusqu’où va la réussite du service et si elle est uniquement liée à une configuration spécifique (fort taux d’équipement en téléphonie mobile et faible taux de bancarisation). Autre point, la combinaison de facteurs technologiques, sociétaux et étatiques interconnectés n’est-elle pas déterminante ? S’agit-il d’ouvrir les cadres réglementaires pour favoriser le développement d’un tel service, et tous les pays peuvent-ils les ouvrir suffisamment ? Autant de questions soulevées par Arthur Muliro lors de ce colloque et que nous relayons ici.


M-PESA, un outil simple et évolutif immédiatement adopté par la population kenyane

 

46.m-pesa.jpgM pour "mobile", PESA pour "argent" en langue swahili : le système M-PESA a été développé entre 2003 et 2006 par Sagentia, entreprise spécialisée dans le développement de produits technologiques, pour le compte de Safaricom, opérateur de téléphonie mobile kenyan. Commercialisé à partir du 6 mars 2007, M-PESA était à l’origine prévu pour envoyer et recevoir des paiements de faible montant par le biais du téléphone portable. Le principe ? Un abonné, enregistré gratuitement au service, se rend auprès d’un agent agrée M-PESA avec l’argent en cash et le numéro de téléphone du destinataire. Pour une somme d’un peu plus d’un dollar, l’agent met en place son compte virtuel configuré directement sur sa carte SIM, qu’il crédite avec l’argent déposé précédemment. Ensuite, l’expéditeur n’a plus qu’à transférer ce montant par SMS à son destinataire.

Cette praticité et l’engagement de Safaricom pour la formation des Kenyans à ce service novateur ont permis à M-PESA d’être très vite adopté par la population. Le service s’intègre parfaitement dans un pays faiblement bancarisé (21% des habitants possèdent un compte bancaire) mais très fortement équipé en téléphonie mobile (87% des Kenyans possèdent un téléphone portable).

De cet engouement, des utilisations toujours plus innovantes ont vu le jour, comme le paiement de frais divers (frais de scolarité…), le paiement de factures (supermarchés, taxi, billets d’avions, hôpitaux…), les prêts sociaux et la collecte de fonds, ou encore la gestion et le contrôle virtuels des comptes. Safaricom a créé M-Kesho, un service de compte épargne en partenariat avec Equity Bank, connecté à M-PESA. Il s’agit d’une carte de crédit prépayé avec laquelle il est possible de déposer et retirer de l’argent par téléphone portable. Le service M-PESA inclut aussi la possibilité d’envoyer de l’argent via Western Union dans 45 pays.

Enfin, M-PESA permet d’aider les Institutions de Microfinance (IMF) à rationaliser leurs opérations. En effet, comme le coût des transferts d’argent est réduit, les IMF peuvent offrir des taux d’emprunt plus compétitifs à leurs utilisateurs.

L’intérêt pour M-PESA se traduit dans les chiffres:

  • Plus de 14,6 millions d’utilisateurs actifs en mars 2012,
  • 650 millions de dollars transitent chaque mois,
  • 7 milliards de dollars ont transité en 2010 (10 milliards étaient prévus pour 2011),
  • 75% des adultes ont accès aux systèmes financiers en 2010, contre 20% en 2006.

M-PESA facilite le transfert d’argent et contribue au développement local

Le succès éclatant de M-PESA ne s’explique pas par un unique facteur, mais plus probablement par la convergence de nombreux avantages:

  • Une commodité et une accessibilité renforcées. Il est possible de gérer son compte directement sur son téléphone mobile 24h sur 24 et 7 jours sur 7. Quant aux petits commerçants et aux petites entreprises, elles peuvent élargir leur marché car plus de 30 000 agents de transferts sont présents dans le pays (contre seulement 400 agences bancaires).
  • Des coûts de transactions plus faibles et l’absence de frais de gestion de compte. Pour 500 dollars envoyés, M-PESA prélève 6 dollars de frais, quand Western Union en prélève 17 dollars. Quant aux comptes bancaires, désormais virtuels, ils ne nécessitent plus de frais de gestion. A noter qu’un autre effet de ce type de solution est d’encourager la concurrence entre opérateurs de transfert d’argent, ce qui conduit à une baisse des commissions et donc des coûts de transferts d’argent.
  • Des transactions plus rapides. Les transferts d’argent ou paiements ont lieu en temps réel (temps de la transmission d’un SMS) et vont directement au receveur, sans intermédiaires.
  • Une plus grande sécurité. Il n’est pas nécessaire de se déplacer avec de grosses sommes d’argent liquide sur soi.

La facilitation des transferts d’argent via la téléphonie mobile a un impact important sur le développement du pays. Elle permet en effet à des populations ne possédant pas de compte bancaire d’avoir accès à des systèmes bancaires alternatifs. Les commissions sur les transferts d’argent étant moindres, les ressources profitent par ailleurs davantage au financement des besoins essentiels de la population kenyane (nutrition, éducation, santé), à la création d’entreprises et encouragent l’épargne.

M-PESA participe également à la création d’emplois : 500 nouveaux agents sont recrutés chaque mois et les opportunités d’emplois dans les zones rurales sont élevées.

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© M-PESA

Le système viable M-PESA peut-il être aisément reproduit ailleurs ?

Si le succès de M-PESA au Kenya est indéniable, il est pour autant difficile de savoir précisément s’il est aisément duplicable dans d’autres pays.

Les conditions de sa réussite semblent nombreuses:

  • Les réglementations sur les systèmes et produits financiers, très différentes d’un pays à un autre, sont à adapter.  Chaque pays doit donc mettre en place une régulation qui ne fasse pas obstacle à l’innovation et ne crée pas pour autant de déséquilibre au sein du système financier.
  • Il faut disposer d’un puissant réseau de distribution pour démocratiser un système comme M-PESA. Pour rappel, 30 000 agents de transferts sont présents sur tout le territoire kenyan.
  • L’installation d’un service comme M-PESA nécessite la création de partenariats entre les opérateurs de téléphonie mobile et les banques. Ces deux entités doivent s’entendre sur les types d’innovations et les coûts des opérations financières, sans perdre de vue les bénéfices à apporter aux clients.
  • Le développement du réseau ne s’acquiert pas sans une confiance du client. Il est important d’éduquer et former les agents comme les populations aux particularités de ce système.

Mais si la recette a fait ses preuves au Kenya, elle ne semble pas si aisément reproductible dans tous les pays.

La diversité des situations enregistrées dans les autres pays où a été lancé M-PESA, notamment en Afrique du Sud et en Tanzanie, tend à conforter cette approche :

En Afrique du Sud, M-PESA a été lancé en septembre 2010 avec l’ambition de rassembler 10 millions d’abonnés en 3 ans. Pourtant, en mai 2011, ils n’étaient que 100 000. Cette déception commerciale était due à un mauvais ciblage de la clientèle et à un environnement réglementaire trop strict. Ses « propriétaires », l’opérateur Vodacom et le groupe bancaire Nedbank ont par la suite revu leur approche en réfléchissant au développement de nouveaux services et aux possibilités d’atteindre les zones rurales d’Afrique du Sud.

En Tanzanie, ce service lancé en 2008 a tardé à rencontrer le succès escompté auprès de la population car, entre autres écueils rencontrés, le réseau d’agents de transfert n’était pas assez dense. La stratégie a ensuite été révisée et, aujourd’hui, près d’un Tanzanien sur quatre est équipé du réseau M-PESA (soit 9 millions d’utilisateurs).

Le service a également été lancé à Madagascar, en Inde, en Egypte avec des succès mitigés.

Si vous souhaitez accéder à l’intervention d’Arthur Muliro, cliquez sur les chapitres une fois sur le lecteur vidéo (timecode : 1h08min18s).

L’étude "Réduire les coûts des transferts d’argent des migrants et optimiser leur impact sur le développement : Outils et produits financiers pour le Maghreb et la Zone franc" a été menée par l’association Epargne sans frontière pour le compte de la Banque africaine de développement, de la Direction générale du Trésor et de l'Agence Française de Développement. 

Des propositions ont été formulées, portant en particulier sur l’amélioration de la bibancarisation, la mise au point de produits financiers innovants, le soutien aux technologies de paiement dématérialisé et l’adaptation de cadres réglementaires et législatifs. 

Ces propositions ont été présentées le 21 février dernier lors d’un séminaire de restitution organisé à Bercy. Pour en savoir plus sur cette étude, vous pouvez consulter le rapport complet ou visionner le différé vidéo du séminaire.

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